Vous n’avez pas pu passer à côté de ce phénomène depuis quelques années : la littérature feel-good…

Que ce soit les rayons estampillés “feel-good” bien remplis des librairies, une amie qui vous parle de ce dernier livre best-seller tellement touchant qui lui a fait un bien fou, ou un article un peu critique dans un magazine littéraire, la littérature “bien-être” est partout ! Dans le top 50 des meilleures ventes de livres en 2019, les romans feel-good occupaient une quinzaine de places, autant dire que leur succès n’est plus à faire.

Peut-être même que vous vous êtes mis à dévorer ces romans durant votre temps libre ? Ou alors avez-vous jeté un œil circonspect à ces couvertures colorées puis passé votre chemin ? Ce qui est sûr, c’est que le sujet ne laisse pas indifférent.

Alors, pour ou contre la littérature feel-good ? Et ce type de livres est-il utile en bibliothérapie ? C’est ce que nous allons voir…

 

La littérature feel-good, qu’est-ce que c’est au juste ?

Littéralement, nous pourrions traduire “feel-good” par “se sentir bien”… Wikipedia nous dit qu’un “feel-good book” est “style de romans véhiculant des sentiments honorables”. Bref, jusque là c’est assez simple : il s’agit d’une littérature qui a pour but de nous aider à nous sentir bien.

Oui, mais… Ce terme recouvre en fait une réalité assez complexe. Toutes sortes de livres se réclament de l’étiquette feel-good : des histoires relevant de la comédie, de la romance, du drame, d’autres à classer plutôt dans le développement personnel avec parfois même un but éducatif (je pense à “A fleur de peau” du psychanalyste Saverio Tomasella, dont j’ai parlé ici et qui a pour but de nous instruire sur le sujet de l’hypersensibilité).

Il semble que le premier roman a avoir lancé la mode du feel-good en France soit “Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates” écrit par Annie Barrows et Mary Ann Shafer. Mais le premier à porter cette étiquette “feel-good” semble avoir été “Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire” de Jonas Jonasson, l’histoire improbable de la cavale d’un vieil homme qui s’enfuit de sa maison de retraite le jour de son centième anniversaire…

Ce qui rassemble tous ces livres ? La promesse de les refermer en se sentant mieux, un sourire au coin des lèvres, avec l’impression de s’être offert une parenthèse bienfaisante dans notre quotidien. Attention, l’histoire elle-même n’est pas forcément heureuse du début à la fin. Au contraire, le personnage principal est souvent assailli de problèmes au début de l’histoire ! Au fil des pages, il chemine, évolue, trouve des solutions (et le lecteur avec lui), puis vient le happy end qui redonne le sourire à tout le monde, personnage et lecteur.

 

Roman feel-good qui fait sourire

 

Quels ingrédients pour un bon roman feel-good ?

Selon Librinova, les points-clés du roman feel-good sont les suivants :

  • un livre prenant qui redonne le sourire grâce à une histoire positive (même si la thématique peut être grave ou triste, il faut une fin en mode “happy-end” !), assaisonnée d’un peu d’humour et qui nous aide à nous évader du quotidien ;
  • des thématiques du quotidien qui font écho à notre vie, qui nous poussent à la réflexion et à l’introspection, et qui nous aident à trouver une impulsion de changement ;
  • un style facile à lire, fluide et direct (la lecture doit rester facile et sans effort) ;
  • un focus sur les relations humaines ;
  • une couverture du livre qui reflète le contenu : agréable, positive, colorée (avec souvent un titre assez long).

Certains romans sont même prolongés par une partie “guide pratique”, ou même par une application pour smartphone, pour accompagner le lecteur sur le chemin du personnage et l’aider à appliquer quelques conseils de développement personnel à sa propre vie (c’est le cas du titre “A fleur de peau” mentionné plus haut).

 

Feel-good : un terme pertinent ?

Certains diront que cette appellation “feel-good” n’est qu’un terme marketing destiné à faire vendre Au moins est-il utile pour catégoriser un minimum les livres en librairie et permettre aux lecteurs de trouver plus facilement un roman qui leur parlera.

Selon LivresHebdo, les éditeurs de littérature générale sont ceux qui réfutent cette étiquette avec le plus de vigueur : “trop fourre-tout”, “réductrice” et ne correspondant à “aucune réalité”. D’autres professionnels du livre proposent des termes alternatifs : littérature bienveillante, littérature consolatrice… On y retrouve l’idée de base d’un roman qui fait du bien ! L’appellation “littérature grand public” est aussi proposée, ou “romans populaires” pour faire référence au lien fort entre les histoires contées par ces romans et la société à laquelle ils s’adressent.

A la base, ce terme “feel-good” nous est venu du cinéma puis a glissé vers la littérature. Aujourd’hui, il tend à être remplacé par celui de “pop littérature” : “Pop pour l’aspect populaire, accessible au plus grand nombre, mais aussi pour le côté pétillant, résolument optimiste de ces livres, quelles que soient les situations qu’ils mettent en scène” selon Véronique Cardi, directrice générale du Livre de poche, citée par LivresHebdo.

 

Littérature feel-good

 

Quelles thématiques dans les romans “bien-être” ?

A la base, les histoires de ces romans feel-good mettent en scène un personnage, souvent une jeune femme correspondant aux codes standard de la société, qui fait face à des épreuves intérieures et qui petit à petit va les dépasser, se reconstruire et évoluer. Ruptures amoureuses, perte d’un être cher, difficultés au travail : chacun ou presque pourra s’y retrouver. Mais le filon a tendance à s’essouffler et les histoires à se ressembler…

Heureusement, cette forme de littérature, puisqu’elle doit par définition refléter ce que les lecteurs vivent eux-mêmes pour qu’ils puissent s’y relier, a suivi les modes en termes de préoccupations dans l’air du temps. Les thématiques ont suivi l’évolution de notre société et nous avons vu petit à petit arriver des romans qui parlent d’écologie, de retour à la nature (je pense par exemple au roman “Mon coeur contre la terre” d’Eric de Kermel dont je vous parle ici), de changement climatique, de guerre et de migration, de féminisme et du mouvement #meetoo, voir même quelques incursions dans l’ésotérique. Finalement, tout ce qui touche les lecteurs (et probablement surtout lectrices !) est du matériel à histoires feel-good.

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Au fil des années, le profil des personnages change également pour laisser plus de place à des femmes plus âgées (avec des préoccupations différentes comme la réalisation de soi au-delà de la famille), des profils plus atypiques (hors des codes hétéronormés par exemple), parfois même à des héros masculins.

 

Et les auteurs ? Et le style ?

Certains des meilleurs romanciers “bien-être” totalisent plusieurs centaines de milliers d’exemplaires vendus… Wouah, on peut dire que ça marche bien ! Leur secret ? Des histoires qui fonctionnent bien et qui touchent le lectorat bien sûr, mais aussi une présence souvent très marquée sur Internet et les réseaux sociaux, une attention particulière à leur image publique et la construction d’une véritable communauté en ligne autour de l’auteur. Bref, ils ont tout compris au marketing 2.0 !

Souvent, ces auteurs sont très prolifiques : un nouveau livre tous les un ou deux ans. Leurs fans n’ont donc pas le temps de les oublier et peuvent se réjouir d’un nouveau roman comme on se réjouit de la suite d’une série Netflix… Il n’y a qu’à voir la productive Jenny Colgan et le succès de sa série de deux romans “Cupcake café”, qu’elle a fait suivre de deux autres séries “La petite boulangerie” (3 titres) et “Au bord de l’eau” (2 titres), tous sortis au format poche chez Pocket.

Les libraires aussi ont accompagné ces succès. Longtemps cantonnés au rayon développement personnel, les romans feel-good ont petit à petit pris leur place en librairie avec des rayons spécifiques dans la section ouvrages de fiction pour que les lecteurs les trouvent plus facilement.

Et le style dans tout ça ? C’est une des critiques majeures que doit essuyer cette littérature populaire : certains la trouve inintéressante, sans style ni travail littéraire sur le texte. Si cela aura l’avantage de la rendre accessible à tous, ce manque de recherche littéraire fait également fuir une partie des lecteurs… Certains craignent même que ceux qui ne liraient que ce genre de romans ne se rendent pas compte qu’une autre littérature existe et qu’ils restent cantonnés au feel-good sans ouverture sur le reste de la littérature.

Les auteurs “populaires” sont d’ailleurs rarement présents dans les médias culturels classiques et autres émissions littéraires comme La Grande Librairie. Pour suivre leur actualité, c’est plutôt vers les magazines grand public qu’il faudra se tourner. D’autres voix s’élèvent à contre-courant : l’éditrice de Flammarion, citée par LivresHebdo, n’hésite pas à positionner certains de ses auteurs “dans les pas des grands écrivains du XIXe siècle, qui avaient pour but de divertir, d’édifier et d’élever le plus grand nombre. C’est ça, la littérature populaire “.

Pour contrer ces critiques et dénicher de nouveaux auteurs au style intéressant et aux thématiques renouvelées, les maisons d’édition se tournent de plus en plus vers le monde de l’auto-édition, véritable mine d’or lorsqu’on recherche des auteurs feel-good. L’histoire la plus emblématique de cette dynamique est celle de la romancière Aurélie Valognes qui décide de tester son premier roman, Mémé dans les orties, sur la plateforme Kindle Direct Publishing d’Amazon. Après en avoir vendu 25’000 exemplaires (!) auto-édités en quelques semaines, l’éditeur Michel Lafon lui offre son premier contrat et publie son premier livre. Certaines plateformes comme Librinova jouent d’ailleurs le rôle d’intermédiaire entre les manuscrits des auteurs les plus prometteurs et les éditeurs.

 

Quelle place pour le feel-good en bibliothérapie ?

Autant vous le dire tout de suite : tout le monde ne sera pas d’accord sur ce point… Chaque bibliothérapeute utilise les livres et leurs genres différemment (voir mon article sur les divers types de livres en bibliothérapie), selon sa propre personnalité et sa manière de pratiquer (voir mon article sur les bibliothérapies informative et créative).

En bibliothérapie créative, la pratique s’appuie sur le texte lui-même et en particulier sur sa forme : style, images, métaphores, poésie, richesse du vocabulaire, beauté de la langue. Justement ce qui manque souvent à la littérature feel-good… De plus la bibliothérapie créative, que ce soit en individuel ou en ateliers de groupe, utilise des extraits de textes courts qui ont du sens par eux-mêmes ou dont la richesse du texte se suffit à elle-même. Difficile de trouver de tels extraits dans un roman dont le principal intérêt est l’histoire et la progression du personnage vers la résolution de ses “problèmes”.

En bibliothérapie informative par contre, c’est souvent le fond du texte qui est important (même si la forme joue un rôle également). La question que le bibliothérapeute se pose est “qu’est-ce que le lecteur va trouver dans le contenu de ce livre qui puisse l’aider dans sa situation actuelle ?” Ici, la littérature feel-good a vraiment un sens puisqu’on cherche justement à ce que le lecteur puisse s’identifier à un personnage, une situation, et à ce qu’il traverse avec le personnage les diverses étapes de l’histoire pour en retirer quelque chose au niveau personnel : un déclic, la mise en mouvement de ce qui était bloqué, une nouvelle porte ouverte permettant d’aller plus loin, etc.

 

 

Bien sûr, il ne faut pas tomber dans le piège que peut tendre ce genre de romans : ils ne sont bien souvent pas représentatifs de la vraie vie… Dans nos vies, il n’y a pas toujours de happy end ! Parfois, les situations sont trop dures, trop inextricables, trop complexes, trop… (je vous laisse compléter !) Ces histoires qui finissent bien sont à double tranchant : elles peuvent être encourageantes lorsqu’on a besoin d’un coup de pouce, d’un coin de ciel bleu, d’une nouvelle direction, de se changer les idées, mais elle peuvent être contre-productives si elles sont sources d’auto-jugement (pourquoi n’en suis-je pas capable comme dans l’histoire ?), de culpabilisation ou de dévalorisation. D’où l’importance du professionnalisme du bibliothérapeute qui, après avoir eu un échange profond avec la personne, pourra décider si tel livre est approprié ou non.

La littérature feel-good entre également dans la première des trois modalités de prescription de livres telles que décrites par Pierre-André Bonnet : le fait de prescrire des lectures non spécifiques sans but de guérison. Selon Bonnet, “La lecture est ici conseillée comme un moyen de s’extraire des difficultés, ou pour amener le patient à mieux comprendre son problème ; le livre est alors utilisé comme un outil récréatif qui va simplement permettre au patient de concentrer son activité cognitive sur autre chose que son anxiété, ses troubles de l’humeur, ses problèmes au travail. “. Ici, le livre est un moyen d’évasion qui permet à la personne de se relaxer et de se déconnecter de sa propre vie pour “voyager” dans une histoire afin de lui apporter un mieux-être, et si possible de retrouver un peu le sourire…

N’est-ce pas justement le but des romans feel-good ?

Et vous, appréciez-vous ce genre de romans ? Quels bienfaits en retirez-vous ? Dites-le moi en commentaire 🙂