Ces derniers mois, je vous ai proposé plusieurs articles sur les bienfaits de la lecture.

Certains de ces bienfaits sont assez évidents ! Le fait que la lecture nous aide à faire une pause, à nous détendre, à nous retrouver, c’est quelque chose que chacun peut expérimenter facilement.

Le fait que la lecture enrichisse notre connaissance du monde, élargisse notre horizon, nous pouvons également tous en faire l’expérience.

Mais dire que la lecture développe notre empathie et améliore nos relations sociales est beaucoup moins évident et logique.

Dans le troisième épisode de ma série sur les bienfaits de la lecture, j’avais commencé à vous expliquer comment la lecture est une véritable simulation de la réalité, une sorte de monde en réalité virtuelle, qui nous permet de développer nos connaissances sur la psychologie humaine et les relations sociales. La lecture de fiction nous permet d’expérimenter, dans ce monde virtuel, certains processus empathiques, nous rendant plus à même de les reproduire dans la vraie vie.

Je vous propose maintenant d’approfondir ce sujet grâce à la “théorie de l’esprit”… question lecture

 

La quoi ?

 

Oui, c’est exactement ce que je me suis dit en débutant la lecture d’un article qu’une amie m’avait recommandé sur le sujet !

 

Qu’est-ce que la théorie de l’esprit ?

 

La “théorie de l’esprit”, ou “theory of mind” en anglais, correspond à :

” …la capacité à inférer des états mentaux à autrui, comme des croyances, des désirs, ou des intentions. Elle permet ainsi d’interpréter, de prédire et d’anticiper les comportements, ce qui évidemment s’avère indispensable à la régulation des interactions sociales.”¹

Autrement dit, c’est une aptitude que nous avons à décoder les états mentaux des autres.

En nous basant sur les expressions émotionnelles, l’attitude physique ou ce que l’on sait que l’autre personne sait, nous arrivons à déduire la manière dont elle se sent, mentalement ou émotionnellement, alors que cet état n’est pas visible. Cette représentation peut être :

  • de premier ordre : “je pense que l’autre personne pense ceci” ; par exemple, je pense que mon enfant pense à l’école, ou
  • de deuxième ordre : “je pense que l’autre personne pense à une troisième personne qui pense à quelque chose” ; par exemple, je pense que mon mari pense à mon enfant qui pense à l’école.

Le processus se produit grâce à deux mécanismes : le décodage et le raisonnement.

  • Le décodage “fait référence à la perception et l’identification d’informations sociales et d’indices présents dans l’environnement”¹, telles que les actions d’une personne, la direction de son regard ou l’expression de son visage.
  • Le raisonnement permet “de comprendre, d’expliquer ou de prédire les actions et requiert nécessairement l’accès aux connaissances ou faits concernant, soit le protagoniste, soit les circonstances contextuelles”¹. Par exemple, les larmes d’une personne ne seront pas interprétées de la même manière dans une situation de joie ou de tristesse. Nous sommes donc capables de remettre les choses dans leur contexte particulier pour les analyser correctement.

 

théorie de l'esprit

 

Appelée aussi lecture d’états mentaux, empathie ou compréhension sociale, cette capacité de la théorie de l’esprit est cruciale pour la bonne santé de nos relations sociales. C’est d’ailleurs quelque chose qui fonctionne mal chez les autistes Asperger et qui explique leurs difficultés à comprendre les autres et leurs émotions.

Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :  Lire avant de dormir : une bonne idée ?

 

Mais quel est le rapport avec la lecture ?

 

Quand la lecture améliore la théorie de l’esprit…

 

Voilà, nous en arrivons au lien intéressant avec la lecture !

A cinq ans d’intervalle, deux études se sont penchées sur les effets de la lecture sur la théorie de l’esprit. Kidd et Castano d’abord en 2013 (étude parue dans la revue Science²), puis Kuijk et al. ont tenté en 2018³ de répliquer l’expérience de Kidd et Castano. Ces deux études ont analysé spécifiquement l’effet de la lecture d’un passage de fiction littéraire, par opposition à la fiction populaire.

 

Pourquoi la fiction littéraire en particulier ?

L’hypothèse est que la fiction littéraire nous met face à des personnages intéressants et complexes, dont les comportements ne suivent pas forcément les normes sociales. En les rencontrant dans le récit, nous essayons de comprendre ces personnages, leurs intentions et leurs actions, enclenchant des processus cognitifs similaires à ceux qui sont en jeu dans le monde réel et la théorie de l’esprit.

 

littérature de fiction

 

Les récits de fiction populaire sont davantage basés sur l’intrigue que sur les personnages, et sont donc moins efficaces pour éveiller ces processus dans notre cerveau.

 

Les conclusions des scientifiques

Une chose semble sûre, et de nombreuses études vont dans ce sens, lire de la fiction narrative, quel que soit son genre, améliore notre capacité à l’empathie. Ces deux études semblent montrer que la fiction littéraire a un effet plus marqué que la fiction populaire, bien que cet avantage nécessiterait d’autres investigations pour être totalement confirmé. En effet, il semblerait que, dans ces études, les lecteurs de fiction littéraire aient lu un petit peu plus longtemps que les autres, ce qui aurait pu biaiser les résultats.

Ce qu’il faut retenir ? La lecture de fiction nous aide de multiples manières ! L’une d’entre elle consiste à enrichir notre théorie de l’esprit, nous rendant plus aptes à nous comprendre mutuellement et donc à interagir sainement.

Pourrait-on même dire que la lecture et la bibliothérapie sont donc non seulement un bienfait pour soi, mais également pour les autres autour de nous (puisque nous devenons plus habiles à les comprendre) ? Sur le ton de la blague, je dirais “Faites lire vos proches, votre conjoint ou votre patron, et observez la différence dans leur comportement !” 🙂

 

PS : Si vous êtes curieux et que vous avez envie de tester votre habileté à la théorie de l’esprit, voilà un test à faire en ligne

 

 

 

 

 

¹ https://www.cairn.info/revue-de-neuropsychologie-2011-1-page-41.htm

² http://science.sciencemag.org/content/342/6156/377

³ https://www.collabra.org/articles/10.1525/collabra.117/

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